Je viens de visionner une vidéo de Cap 48 sur la sexualité et le handicap. Sur le papier, le but est noble : « faire tomber les barrières ». Mais en tant que personne à mobilité réduite, ce que j’ai ressenti devant ces 2 minutes 22, ce n’est pas de l’inclusion. Pour reprendre leurs mots, c’est un profond malaise. Une fois de plus, on parle de nous comme si nous étions dans la pièce d’à côté, incapables de prendre la parole.
L’illusion du « regard avec le cœur »
La vidéo commence par : « L’amour, c’est d’abord regarder avec le cœur et pas avec les yeux ». Sous ses airs de poésie, cette phrase est d’une violence symbolique rare. Elle sous-entend que nos corps handicapés ne sont pas désirables, qu’ils sont un obstacle qu’il faut apprendre à ignorer pour trouver « la beauté intérieure ».
Soyons clairs : nous ne voulons pas être « acceptés » par effort de charité ou par morale supérieure. Nous avons des corps, nous avons des désirs, et nous avons le droit d’être aimés pour ce que nous sommes physiquement. Dire qu’il faut regarder « ailleurs » que sur notre corps, c’est nier notre existence charnelle.
Ni un logiciel, ni une étude scientifique
Entendre que le handicap et l’amour sont « tout à fait compatibles » me donne l’impression d’être un vieux système d’exploitation qu’on essaie de faire tourner sur un nouvel ordi. On nous parle de « formations », de « solutions » et d’aménagements.
Certains diront qu’il faut aborder le sujet de manière « scientifique » pour éviter la superficialité. Mais ma sexualité n’est pas une science, c’est une émotion. En transformant l’intimité en dossier administratif ou en sujet d’étude clinique, on évacue l’humain. On traite la sexualité comme un soin infirmier de plus. Vouloir « scientitiser » nos rapports, c’est encore une fois nous mettre sous microscope au lieu de nous laisser vivre.
Le piège de la « sensibilisation » perpétuelle
On me répondra souvent que « ces campagnes sont nécessaires parce que la société ne nous respecte pas encore ». C’est un cercle vicieux. À force de vouloir « sensibiliser » le public valide en nous présentant comme des sujets d’apprentissage, on renforce l’idée que sortir avec nous est un acte militant, un défi ou, pire, une « bonne action ».
L’inclusion, ce n’est pas apprendre aux valides comment interagir avec nous. C’est nous laisser la place de dire qui nous sommes. Le plus flagrant dans cette vidéo, c’est l’absence de notre propre voix. Ce sont des experts ou des journalistes qui expliquent aux valides comment nous percevoir. En nous retirant notre capacité à exprimer nos propres besoins, on nous infantilise, même avec les meilleures intentions du monde.
Ma liberté n’est pas un sujet pédagogique
Si on veut vraiment « passer le cap », arrêtons de nous regarder avec « le cœur » ou à travers le prisme de la « sensibilisation nécessaire ». Regardez-nous comme des pairs, des adultes, des êtres de désir.
Il est épuisant de voir sa vie traitée comme un sujet pédagogique pour les autres, ou comme un tabou qu’il faudrait briser à coups de manuels techniques. Ma sexualité n’est pas un outil de communication, c’est ma liberté.
