Après deux mois d’un régime sec à ignorer méthodiquement les vidéos de « super-héros handicapés » et à me rabattre sur des reportages de fermiers pompiers en France, mon flux Facebook était enfin redevenu à peu près propre. Une vraie cure de désintoxication digitale.
Mais c’était sans compter sur l’ingéniosité de certaines chaînes de télé qui sponsorisent leurs contenus pour vous les enfoncer dans le crâne. Et là, fatalité de l’algorithme : ce genre de vidéo te revient en pleine face comme un boomerang, ou plutôt comme une vieille odeur de crotte de chien collée sous la chaussure dont tu n’arrives pas à te débarrasser.
Elle est apparue comme ça, au milieu de mes vacances, alors je me permets de donner mon avis. Le timing tombe plutôt bien.
Le pitch de la pub ? Une « super handicapée » en fauteuil roulant qui parcourt le monde. Sur la photo, elle est seule. Résultat des courses, on en conclut quoi ? C’est quoi le message subliminal ? « Regardez, c’est possible ! En fauteuil ou pas, vous pouvez aller n’importe où ! Allez-y, prenez vos roues à votre cou et roulez jeunesse à la conquête du globe ! »
Franchement, quand t’es du métier — on va dire ça comme ça —, c’est rude à encaisser.
Au quotidien, je me déplace parfois en béquilles, et je sais déjà ce que c’est. Autant vous dire qu’en béquilles ce n’est pas toujours une partie de plaisir, même si ça me laisse une large autonomie sans avoir besoin d’aide. Mais alors, en fauteuil solo ? N’y pensez même pas. Oubliez tout de suite.
Tout seul, à la moindre imperfection du terrain, c’est retour immédiat à la case départ. Venir nous vendre du « baroud » en autonomie complète, c’est à la limite de l’indécence. Évidemment que c’est possible avec l’aide de quelqu’un, mais tout le monde n’a pas cette chance ou cette possibilité. On nous vend un mode de vie soi-disant accessible en occultant totalement la vraie question : celle de l’accompagnateur et de l’accessibilité des lieux.
Alors oui, visuellement, ça fait de superbes photos Instagram. Le fauteuil posé stratégiquement au bord du ravin, ça en jette. Mais dans les faits, ça ne va pas plus loin. Vous aurez beau dépenser 1 000 euros dans des roues tout-terrain dernier cri, vous n’irez pas bien loin dans les Gorges du Verdon à quatre roues. La réalité, c’est qu’on s’arrête sur le parking, on plante la tente, on prend trois belles photos pour faire rêver les réseaux, et fin de l’histoire.
Ne croyez surtout pas qu’avec un peu de volonté et de courage, on peut aller partout en fauteuil. Cet été encore, pendant nos vacances, on a tenté de faire le tour d’un lac. Sur l’asphalte, ça passe tout seul. Dès qu’on attaque des chemins un peu rocailleux, ça devient très chaud. Et pour le reste — les sentiers pleins de trous ou en dévers —, il faut tout simplement oublier.
Voyager ou se balader en fauteuil peut être un formidable projet de couple ou d’équipe, oui. Mais n’oublions jamais celui ou celle qui pousse, qui tire ou qui slalome. Un fauteuil roulant, ce n’est pas léger, et se prendre une roue dans un trou à pleine vitesse, c’est brutal. Il serait temps d’arrêter de vendre du rêve hors-sol et de reparler enfin du terrain réel.
Allez sur ce je vais faire une photo des facades de château mais promis je n’y rentre pas !
